La Factory d’Andy Warhol en tant que Total Work of Art

Anne-Marie Lacombe

« Some of the guests left in limousines, some in ambulances, others never found the door. I was intrigued: the walls were silvered, the toilet didn’t flush, people were doing weird things all over the weird place. The art was incredible, the music great and the natives were kinky. »1  –  Nat Finkelstein, photographe.

Andy Warhol a toujours été très avant-gardiste dans ses décisions concernant son art. Lorsqu’il a décidé d’établir son studio d’artiste dans une vieille usine près de Grand Central Station à New York en 1965, en prenant tout le cinquième étage (environ 4 300 pieds carrés), il a créé un réel impact dans le monde artistique.2 Si nous nous attardons seulement à son nom, la « Factory », on est déjà dans un esprit de contradiction et d’ironie. Le lien sous-entendu entre le studio d’artiste d’Andy Warhol et la production de masse relative aux usines vient souligner à quel point celui-ci voulait brouiller les pistes sur la définition de l’art et attacher une qualité « industrielle » à son travail d’artiste. Warhol, ayant toujours voulu s’éloigner de l’image de l’artiste œuvrant seul et en marge de la société, vient souligner davantage cette intention par la création de sa Factory. On y voit une intention de désacralisation du studio de l’artiste (et de l’art en soi): « Factory suggested wider operations of the modern world, rather than the narrow (if romantic) ivory tower of the studio. »3 De plus, Factory était, pendant la majorité de son existence, un endroit ouvert où quiconque osait pénétrer dans l’univers warholien pouvait y entrer. Une communauté s’est donc créée avec le temps, et l’art aux multiples médiums qui s’y faisait a pris des dimensions énormes, transformant ce coin de New York en un lieu des plus intrigants et enviés. Warhol a transformé l’endroit où il produit son art en une œuvre d’art en soi, aux multiples plateformes et à ses propres fréquentations. C’est à travers la diversité de ses médias ainsi que son articulation avec la communauté que Factory d’Andy Warhol s’inscrit dans les principes du Total Work of Art de Richard Wagner.

Tout d’abord, la Factory peut être considérée comme un Total Work of Art en termes de diversité de ses médias. L’époque postmoderne en question, les années soixante, est une ère où la production de masse était en pleine effervescence. On commençait tout juste à en mesurer le fonctionnement et les nombreux bénéfices. Matthew Wilson Smith, dans son livre sur le Total Work of Art de Wagner, mentionne une origine de la culture de masse sur ce sujet :  « mass culture in capitalist societies tends to follow a network of mechanical reproduction, commodity fetish, and totalizing aesthetics that first took form in the Crystal Palace and Bayreuth. ».4 Richard Wagner a instauré son idée d’une œuvre d’art totale avec ces deux endroits, idée qu’il a d’ailleurs énormément développé dans sa littérature. Il a révolutionné le monde de l’art avec ses théories sur l’utilisation de plusieurs médias dans le cadre d’une même œuvre d’art qui offrirait une performance englobante et saisissante. L’artiste contemporain Andy Warhol fonctionnait selon la même vision de la culture, qu’il a introduite judicieusement dans sa Factory, mais plus généralement dans son art et son fameux « business art ».

C’est avec cette philosophie qu’il a étendu son art dans un très grand nombre de médias, en s’inspirant lui-même de tous les médias que la culture de masse lui procurait en se construisant une banque d’images et de modèles, afin de créer ses œuvres. Cette banque d’images est composée de photos de presse, d’annonces publicitaires, de pages de magazine, de documents d’archives, de cartes postales, etc.5 Warhol a toujours publiquement embrassé sa culture et son époque; il a déjà défini son courant artistique, le Pop Art, comme suit : « Le Pop Art […] consiste à seulement prendre ce qui est dehors et le mettre dedans, ou à prendre ce qui est dedans et le mettre dehors, à introduire des objets ordinaires chez les gens. Le Pop Art est pour tout le monde. »6 L’intention de travailler dans un esprit de totalité dans son oeuvre est constante; et non seulement Warhol l’a comprise, mais il a utilisé la notion d’oeuvre total à son avantage, entre autres avec Factory.

Warhol (ou son équipe d’artistes à la Factory qui effectuait des travaux pour lui, particulièrement pour les peintures « silkscreens » produites par dizaines) produisait constamment du matériel artistique, et cela dans un amalgame de médias: la peinture, le cinéma, la photographie, la dance, la musique, la mode, les magazines, la télévision, l’écriture, etc. Il semblerait même que, vers la fin de sa vie, Warhol aurait convoité l’industrie du parfum, des hôtels et des restaurants.7 Et il n’est pas seulement question de cette panoplie de médias produits, mais bien de leur lien entre eux, et des nombreux événements durant lesquels ils étaient rassemblés afin de créer « a single system of performance that openly celebrated not only mechanical reproduction but commercial culture ».8

Warhol a notamment produit une performance intitulée Up-Tighten 1965, alliant quelques-uns de ses films avec la musique live duVelvet Underground, ainsi que de la danse et de la photographie par certains amis qui étaient des réguliers de la Factory comme Gerard Melanga, Edie Sedgwick, Billy Linich et Nat Finckelstein.9L’événement n’a pas eu lieu à la Factory, mais a certainement été préparé dans le vaste lieu de travail fréquenté par la communauté artistique de Warhol, communauté que nous aborderons en détails plus tard. Up-Tight, avec la forte réponse favorable du public, s’est transformé en le plus connu « Exploding Plastic Inevitable » (EPI) durant l’année suivante. Ces performances multimédias ont eu de répercussions significatives; elles sont considérées comme étant une inspiration des Happenings des années soixante, ainsi que de l’utilisation de différents médias dans les spectacles rock à partir de cette époque.10

Ce qu’ont engendré les performances organisées par Warhol n’est certainement pas banal; l’artiste Pop Art a fait avancer l’art moderne qui utilise un ensemble de médias combinés afin d’offrir une œuvre d’art totale qui aura un impact encore plus grand chez l’audience qui assiste à cette riche performance. Sans aucun doute, on peut lier cela avec le Total Work of Art de Wagner, qui misait, entre autres, sur la diversité des médias utilisés et articulés comme un ensemble aux répercussions encore plus significatives auprès de ceux qui assistent à la performance. Wagner a créé des opéras des plus acclamés dans l’histoire de l’humanité avec sa théorie du Gesamtkunstwerk, mariant la danse, le théâtre et la musique. Warhol a poussé plus loin, avec les technologies mises à notre disposition aujourd’hui comme le film, avec saFactory et les productions artistiques aux multiples médias qui en sont découlées. Smith a d’ailleurs mentionné le pouvoir de l’union des entités artistiques de Warhol dans son ouvrage sur le Total Work of Art : « Warhol’s art, Warhol’s films, Warhol’s band, Warhol’s Superstars – all of these elements were brought together as separate entities unified within the larger system of Warhol’s Factory. »11 La Factory a certainement fonctionné en tant que système, alliant bien des éléments qui ont su contribuer à l’empire Warhol et à sa forte rhétorique envoûtante.

En deuxième lieu, la communauté formée par la Factory d’Andy Warhol fonctionne dans la notion du Gesamtkunstwerk de Richard Wagner. C’est justement de l’expression « Warhol’s Superstars », mentionné ci-haut, qu’il est question ici. Le concept ouvert du lieu de travail de Warhol a donné lieu à la formation d’une certaine communauté. Celle-ci était majoritairement composée d’artistes, mais aussi sans aucun doute de fans, d’artistes émergeants ou quiconque désirait entrer dans ce lieu et agrémenter son image publique en fréquentant la communauté de la Factory à la forte rhétorique. Parmi les habitués, il y avait entre autres les cinéastes Paul Morrissey et Barbara Rubin, le groupe de musique dirigé par Warhol The Velvet Underground, la chanteuse protégée de Warhol, Nico, les danseurs Gerard Melanga et Edie Sedgwick et les photographes Billy Linich et Nat Finckelstein.12 Sur des photographies on peut également voir l’illustre artiste Marcel Duchamp, Bob Dylan,13 plusieurs femmes « muses » qui servaient souvent de modèles dans la production de films et de photographies14, et la communauté de jeunes hommes homosexuels ayant été la plus centrale à la Factory15. La Factoryétait une sorte d’élite, mais, puisque le concept était ouvert et libre, elle avait cette capacité de rapprochement avec la population; et cela Warhol l’avait bien compris, lui qui souhaitait s’inscrire dans son époque moderne et non s’y opposer.

Ayant œuvré dans une époque postmoderne, Warhol a su se différencier en embrassant sa culture totalement orientée sur le profit et la consommation de masse à travers son art, non sans ironie: « the market’s effect on daily life had become so total that difference is generally marked through ironic appropriation rather than opposition. »16  Wagner, avec son idée de Total Work of Art, avait également cette intention de produire une œuvre (qui ne s’opposait pas à sa culture mais qui était plutôt un commentaire complexe ou encore une appropriation ironique, comme mentionné précédemment) qui allait avoir une résonance dans la communauté, avec une façon tout de même bien différente de Warhol. Cependant, la parenté de ces idées a quand même son importance.

Wagner a notamment vanté la tragédie Grecque, entre autres par son lien avec la communauté: « This art-form was ideal because it was all-embracing: its expressive means embraced the arts, its subject matter embraced all human experience, and its audience embraced the whole population. It was the summation of living. »17 L’art d’Andy Warhol allait jusqu’à son style de vie, ses sorties, ses fréquentations et ses collaborations. La Factory devenait alors le temple doré qui entourait un système où de multiples formes d’art prenaient place, à sa propre communauté artistique. Tout le monde qui fréquentait le lieu de travail de Warhol contribuait au statut de laFactory et de son art en termes de rhétorique et de relation avec la population.

Richard Wagner a décrit le Total Work of Art comme étant « the most significant symbol and most perfect realization of a ‘free community’[…], which he described in The Art-Work of The Future as the art-work of the people .»18 Non seulement Warhol puisait dans des médias mis à sa disponibilité par la culture de masse et produisait des œuvres s’inscrivant dans le fonctionnement de consommation de son époque, mais il permettait (et se servait beaucoup de cet aspect pour sa propre cause et publicité) à certains individus de la population de contribuer à son travail artistique –ou plutôt « business art ».  C’était l’œuvre d’art totale de la communauté par excellence.

En conclusion, c’est avec ses différents médias ainsi que son articulation avec la communauté que la Factory d’Andy Warhol s’inscrit dans les principes de la notion du Total Work of Art de Richard Wagner. L’artiste Pop Art a su créer un monde d’art aux multiples médias comme aucun artiste ne l’avait fait auparavant, en particulier avec sa Factory. Cependant, il est possible que la plus grand œuvre d’art totale jamais réalisée par Warhol soit lui-même :« Warhol was, or at least aimed to be, his own multimedia spectacular, an all-consuming vortex that aimed to synthesize all modes of performance. »19 C’est à se demander si jamais un autre artiste ne saura créer une œuvre aussi vaste et révolutionnaire.

Endnotes

1 Nat Finkelstein, Andy Warhol: The Factory Years 1964-1967 (New York: St.Martin’s Press, 1989), 5.
2 Claudia Bauer, Andy Warhol (New York: Prestel Art Guide, Lifelines, 2004), 26.
3 Caroline A. Jones, “Andy Warhol’s Factory, ‘Commonism’ and the Business Art Business,” in Machine in the Studio: Constructing the Postwar American Artist (Chicago: University of Chicago Press, 1996), 198.
4 Matthew W. Smith, The Total Work of Art: From Bayreuth to Cyberspace (New York: Routledge, 2007), 135.
5 Hector Obalk, Andy Warhol n’est pas un grand artiste (Paris: Flammarion, 2001), 78.
6 Ibid., 60.
7 Smith, From Bayreuth to Cyberspace, 140.
8 Ibid., 136.
9 Ibid.,137.
10 Ibid., 138.
11 Ibid.,139.
12 Ibid., 137.
13 AERIC, “Photography,” AERIC Books & Prints,www.aeric.nl/photography.htm“>http://aeric.nl/photography.htm(accédé le 15/04/09). (Crédit de photographie: Nat Finkelstein.)
14 Finkelstein, The Factory, 34.
15 Smith, From Bayreuth to Cyberspace, 147.
16 Smith, From Bayreuth to Cyberspace, 154.
17 Bryan Magee, Aspects of Wagner, (New York: Oxford University Press, 1988), 5.
18 Dieter Borchmeyer, Richard Wagner: Theory and Theatre, (New York: Clarendon Press Oxford, 1991), 65.
19 Smith, From Bayreuth to Cyberspace, 140.

Bibliographie

Bauer, Claudia. Andy Warhol. New York: Prestel Art Guide, Lifelines, 2004.
Borchmeyer, Dieter. Richard Wagner: Theory and Theatre. New York: Clarendon Press Oxford, 1991.
Finkelstein, Nat. Andy Warhol: The Factory Years 1964-1967. New York: St.Martin’s Press, 1989.
Jones, Caroline A. “Andy Warhol’s Factory, ‘Commonism’ and the Business Art Business,” in Machine in the Studio: Constructing the Postwar American Artist, 189-267. Chicago: University of Chicago Press, 1996.
Magee, Bryan. Aspects of Wagner. New York: Oxford University Press, 1988.
Obalk, Hector. Andy Warhol n’est pas un grand artiste. Paris: Flammarion, 2001.
Smith, Matthew W. The Total Work of Art: From Bayreuth to Cyberspace, New York: Routledge, 2007.