Janet Cardiff et George Bures Milller: Alter Bahnhof Video Walk

Anne-Marie Trépanier

L’hégémonie médiatique spécifique à l’ère numérique offre un paysage urbain et domestique parsemé d’écrans-portails, qui canalisent notre attention et nous transportent ailleurs, sans même que l’on s’en aperçoive. Comme le décrit Marshall McLuhan dans son ouvrage The Medium Is the Message, notre entrée dans l’âge électronique résulte en une extériorisation du système nerveux humain.1 Démontrant la multidimensionnalité de l’époque actuelle, il affirme que notre société effectue un retour aux traditions orales et auditives, relatives à la convoitise de la simultanéité.2 De plus, ce regain des sens auditifs et tactiles marque un retour à une temporalité non-linéaire, caractéristique d’un mode de pensée tribal et primitif. Ainsi, l’individu équipé de l’attirail technologique peut maintenant circuler librement à travers une multitude de dimensions, puis alterner à sa guise entre le réel et le virtuel. Oscillant entre ces deux concepts, Janet Cardiff et George Bures Miller composent des marches auditives et vidéographiques qui s’intègrent à l’environnement immédiat. Ils construisent une copie conforme à la réalité, toutefois scénarisée, qui brouille les frontières entre le milieu tangible et les éléments enregistrés. Leur œuvre intitulée Alter Bahnhof Video Walk, fut présentée lors de la dernière édition de dOCUMENTA, l’un des plus grands rassemblements d’art moderne et contemporain au monde, prenant place à tous les cinq ans dans la ville de Kassel, en Allemagne. En usant de l’architecture, de l’environnement, de la vidéo et du son comme médium, cette œuvre ouvre une brèche d’étrangeté dans l’ordinaire afin de cerner les moments de lucidité qui nous gardent pleinement vivants.

Élaborée spécifiquement pour la gare de train de Kassel, Alter Bahnhof Video Walk s’inscrit dans la série de marches vidéo produite par le duo Cardiff/Miller. Afin de participer à cette œuvre interactive, chaque visiteur se voit remettre un iPod touch de même qu’une paire d’écouteurs, desquels leur sont transmises une bande vidéo et une piste sonore. Se situant dans un espace architectural identique à celui présenté par le dispositif, le spectateur poursuit les directives narrées par la voix suave d’une femme (celle de Janet Cardiff elle-même) qui le dirige à travers la gare. Cette même voix, harmonisée à la vidéo, nous invite à adopter le point de vue de choisi par l’artiste lors de l’enregistrement. Imitant la caméraman, le visiteur pointe l’écran de son sur divers personnages, situations et éléments d’architecture. Ce qui apparaît d’autant plus frappant pour le participant, ce n’est pas tant la manière dont les deux univers concordent, mais comment ils se détachent l’un de l’autre. Or, l’espace physique déroge à l’action vécue et favorise la confusion du spectateur face au dédoublement du réel. Circulant à travers les différents étages et plateformes de la gare, le spectateur sent l’attention de la narratrice et des personnages portée sur lui. Une ballerine, un couple de danseurs et une fanfare s’interposent sur son chemin, comme si le spectateur était situé au centre de l’attraction. Cependant, alors qu’il lève les yeux sur les passants, il réalise qu’il est l’unique témoin de ces évènements invraisemblables. Perdu dans un labyrinthe inquiétant d’éléments imaginaires et de repères réels, l’observateur immergé dans l’œuvre tente tant bien que mal de poursuivre les personnages fuyant hors du cadre de la vidéo. Cette intrusion du virtuel dans le « vrai » monde aiguise les sens du public qui, suivant la narration de récits personnels nébuleux, incère sa propre intimité dans les interstices laissées par l’artiste. Suscitant un enchevêtrement singulier d’univers distincts, Janet Cardiff entrelace la vidéo et la réalité, le souvenir et la conscience, l’artificiel et le naturel, le corporel et le virtuel, ainsi que le « Soi » et l’« Autre ».3 Jumelant l’appareil électronique à l’expérience vécue, Alter Bahnhof Video Walk éveille les capacités sensorielles du spectateur qui, à travers la sphère sonore et visuelle, évolue entre le passé et le présent.

Les expérimentations du couple Cardiff-Miller se situent à la lisière de la réalité et de la virtualité. Conscients de la frontière fragile qui délimite ces deux dimensions, ils s’attardent à préserver un contact entre le spectateur et le monde extérieur, l’empêchant ainsi de se laisser avaler par l’univers numérique.4 Imbriqué entre l’écran et les écouteurs, le participant est témoin d’une confusion entre l’environnement sonore tridimensionnel et son entourage : les sons qui lui parviennent à l’oreille ne se matérialisent pas devant son regard, comme il l’aurait convenu.5 De plus, l’architecture inaltérée met en valeur les divergences entre les gestes des personnages présents dans la vidéo et de ceux circulant dans le monde réel. La fraction provoquée par la disparité opposant ces deux univers entraine une incertitude chez le spectateur, qui accorde à la vidéo une préséance sur le réel. Le rapport entre la représentation et l’objet étant dorénavant renversé, la prédominance du conçu sur le perçu est à ce jour indéniable.6 Ces expériences hallucinatoires, causées par la superposition de l’ouïe et de la vue, distinguent les marches vidéo des marches audio de Janet Cardiff. Assiégeant la banalité du quotidien, elle troque les scénarios préconçus pour des constructions déconcertantes, grâce auxquelles elle transporte les auditeurs dans différents portails spatio-temporels.

Tout au long de ses interventions avec le spectateur, la narratrice reste ambiguë quant à la véridicité des évènements qu’elle relate. Toutefois, les souvenirs impromptus éveillés chez le participant s’avèrent bien réels. Les diverses situations, imposées par Cardiff dans le parcours, servent de faux souvenirs qui visent à être réinterprétés par le spectateur selon son expérience personnelle.7 Une pensée en éveille une autre; le participant se retrouve ainsi saisi par sa propre mémoire.

Imitant la structure de jeux vidéo, la marche vidéo Alter Bahnhof est organisée telle une réalité virtuelle, se fondant toutefois sur des lieux véritables. Une telle stratégie permet de conserver la conscience physique de l’individu, souvent minimisée par les nouveaux médias. Or, le travail de Janet Cardiff et George Bures Miller ne se conforme pas à l’usage habituel des nouvelles technologies. Profitant d’un avancement technique continu, ils inspectent les effets de ces technologies hyperréalistes sur l’esprit humain.8 Contrairement aux médias traditionnels qui tendent à restreindre la portée des sens et à dissocier l’individu de ses références spatio-temporelles, Alter Bahnhof Video Walk manifeste la capacité des médias à attiser nos perceptions sensorielles.9 Allant à l’encontre du cinéma et des autres médias de diffusion audiovisuelle, l’œuvre de Cardiff et Miller extirpe l’auditoire de son siège pour lui attribuer en main propre le dispositif médiatique. La marche contraint le spectateur à déambuler à travers différents sites, de même qu’à ressentir, physiquement et mentalement, le monde qui l’entoure. L’individualité de chacun est respectée et mise en valeur dans cette pièce qui harmonise l’intrigue fictive et l’expérience personnelle projetée dans l’œuvre.10 De plus, la culture prothétique exposée par Marshall McLuhan dans son chapitre « The Mechanical » se trouve au cœur du contexte d’émergence des marches audio et vidéo de Janet Cardiff et George Bures Miller. Optimisé à l’aide d’intelligences artificielles, de modifications génétiques et de gadgets électroniques, le corps humain est aujourd’hui sublimé par la machine et l’information numérique.11 Le cyborg, décrit par Donna Haraway dans son « Manifeste cyborg », devient un organisme bionique hybride entre l’homme et la machine prédominé dans ce cyberespace posthumaniste où individus et robots se confondent.12 Ainsi, l’enveloppe corporelle peut être améliorée ou échangée contre d’autres prothèses, permettant à l’humain d’interagir avec diverses technologies intelligentes.13 Dans ce contexte, la finalité de l’Alter Bahnhof Video Walk nous apparaît d’autant plus claire. À travers une omniprésence médiatique globalisante, nous sommes constamment défaits de l’environnement dans lequel nous nous trouvons. Que ce soit dans les journaux, à la télévision ou sur Internet, notre attention se laisse capter par ce qui se passe « ailleurs ». Incessamment désincarné, notre esprit s’envole de notre enveloppe corporelle, puis nous perdons le lien nous rattachant au réel. En s’appropriant les nouveaux médias, le duo Cardiff/Miller intervertit le rôle des nouvelles technologies pour contrebalancer la division entre l’être et sa conscience spatio-temporelle.14 Leur marche vidéo remet en question la liberté supposément accordée par les technologies interactives et les environnements immersifs, en plus d’entretenir un rapport ambigu avec la « technosophie » du cyberespace.15 Dès lors, Alter Bahnhof Video Walk consolide notre liaison à la vulnérabilité du corps, de la nature et de la mémoire, menacé par l’exactitude prééminente du virtuel et de l’archivage numérique.16

L’attention portée à chaque participant de la promenade prend parfois une tournure particulièrement intime et profonde. Murmures et chuchotements de la narratrice dévoilent une pensée interne et intime, qui semble parfois provenir de notre propre conscience. La désinvolture du discours de Cardiff incite le spectateur à obéir à ses ordres. Le participant est nourrit d’une curiosité se rapprochant du voyeurisme. En intégrant une expérience intime dans un milieu public, elle travaille en parallèle avec la condition exhibitionniste des médias sociaux. De plus, la culture médiatique intégrale et homogénéisée semble motiver la fusion du « Soi » et de « l’Autre » dans l’œuvre Alter Bahnhof Video Walk. S’intéressant au mécanisme du dialogue,  elle brouille les délimitations entre le « Je » et le « Tu », provoquant une confusion entre l’auditeur et l’interlocuteur.17
Derechef, l’interactivité suggérée par Janet Cardiff favorise l’interprétation libre du participant, qui développe son propre réseau de sens utile à sa compréhension de l’œuvre.18

En définitive, l’œuvre Alter Bahnhof Video Walk de Janet Cardiff et de George Bures Miller fusionne la réalité et la fiction de manière à créer un univers à la fois angoissant et apaisant. Muni d’un dispositif de diffusion audiovisuelle, le visiteur voit sa vision et son ouïe prendre de l’expansion. Déjoué par sa propre conscience, il tente de projeter son histoire personnelle dans les interstices disposés par l’artiste. L’espace architectural de la gare ainsi stratifié de mémoires historiques et intimes devient ardu de discerner le vrai du faux : le conçu et le perçu se retrouvent ainsi sans dessus dessous. S’emparant des nouvelles technologies, le couple Cardiff-Miller s’attarde à réincorporer l’individu dans le monde réel. La nature immersive de leur travail permet de nous ancrer dans le milieu spatio-temporel, contrairement aux technologies populaires, qui tendent plutôt à nous désincarner. À la fin de son parcours, l’individu se retrouve déboussolé et confus par la tension créée entre le visible et l’invisible. Enfin, le travail de Janet Cardiff et George Bures Miller évolue conjointement à l’interprétation et à l’implication du public. Somme toute, ce sera aux spectateurs de conclure leur expérience.

Endnotes

1. Marshall McLuhan, « The Gadget Lover, » Understanding Media : The Extensions of Man, (New York : McGraw-Hill, 1964), 53.
2. Ernestine Daubner, Lecture III : McLuhan’s Technological Extensions & Early Technological Art, dans le cadre du cours ARTH 353 : Art & Technology, session d’automne 2012, Université Concordia.
3. Christov-Bakargiev, « An Intimate Distance Riddled with Gaps : The Art of Janet Cardiff.  » Janet Cardiff : A Survey of Works Including Collaborations with George Bures Miller, (Long Island City : P.S.1 Contemporary Art Center, 2002), 33.
4.  Janet Cardiff and Mirjam Schaub, « Introduction, » Janet Cardiff : The Walk Book, (New York : Walther König, Köln, 2005), 16.
5. Ibid.
6. Margot Lovejoy, « Art in the Age of Digital Simulation, » Postmodern Currents : Art and Artists in the Age of Electronic Media, (Upper Saddle River, New Jersey: Prentice Hall, 1997), 162.
7. Cardiff and Schaub, Janet Cardiff, 243.
8. Christov-Bakargiev, « An Intimate Distance Riddled with Gaps, » 14.
9. George Bures Miller, interview by Brigitte Kölle, Wayne Baerwaldt, The Paradise Institute, (Venice : XLIX Biennale di Venezia, 2001), 15.
10. Marnie Fleming, « A Large Slow River, » A Large Slow River. Janet Cardiff, (Oakville, Ontario : Oakville Galleries, 2000), 40.
11. Christov-Bakargiev, « An Intimate Distance Riddled with Gaps, » 28.
12. Donna Haraway, «A Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the Late Twentieth Century, » Simians, Cyborgs and Women : The Reinvention of Nature, (New York : Routledge, 1991), 149.
13. Katherine Hayles, « Chapter One : Toward Embodied Virtuality, » How We Became Posthuman: virtual bodies in cybernetics, literature, and informatics, (Chicago, Ill: University of Chicago Press, 1999), 3.
14. Christov-Bakargiev, « An Intimate Distance Riddled with Gaps, » 33.
15. Ibid., 34.
16. Ibid., 33-34.
17. Ibid., 31.
18. Lovejoy, « Art in the Age of Digital Simulation, » 165.